Aller au contenu
Communauté Catholique Francophone de Hong Kong

Mercredi 20 Mai  Soirée communautaire sur le thème : “Courage Jésus à vaincu le monde”

Mercredi 20 Mai Soirée communautaire sur le thème : “Courage Jésus à vaincu le monde”

Mercredi soir, Monseigneur Stanislas Lalanne nous a offert plus qu’une conférence: un moment de grâce. Avec générosité et simplicité, il a partagé des témoignages qui touchent au plus profond — ceux de jeunes catéchumènes et confirmands qui, au bord du vide, ont rencontré le Christ et ont choisi de vivre. Mélanie, Anne-Rose, Catherine, Kyllian… des visages, des voix, des vies transformées.

En préparation aux JMJ de Corée, sur le thème choisi par le pape François — « Prenez courage! Moi, j’ai vaincu le monde » — Monseigneur Lalanne nous a invités à redécouvrir ce mot si souvent galvaudé: l’espérance. Non pas l’espoir tiède de ceux qui comptent sur leurs propres forces, mais cette espérance qu’il qualifie de « nocturne » et de « nuptiale » car elle naît dans nos nuits, traverse nos blessures, et nous dit tout bas que nous sommes aimés. En attendant, lisez le texte intégral de son intervention — vous ne le refermez pas sans que quelque chose en vous ait bougé.

Ces témoignages et sa pensée seront présentés dans un livre à paraître prochainement. Nous reviendrons vers vous au moment de sa parution.

Voici la conférence en détails:

« Prenez courage! Moi, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).

Il est important de situer ce verset de l’Evangile selon saint Jean. Jésus tient à réconforter ses disciples avant la Grande Epreuve que vont représenter sa passion et sa mort sur la croix. Il prépare donc ses disciples à ce qui va arriver, mais en leur donnant la clé de compréhension.

Mais l’évangile de Jean a été rédigé à la lumière de la foi en la Résurrection et donc Jean fait une relecture de ces événements à travers le prisme de la Résurrection.

C’est le cas de l’ensemble des évangiles qui ne sont pas d’abord des récits au jour le jour mais des témoignages à la lumière de la résurrection de Jésus. Ce sont donc des récits invitant à la foi pascale…

Et je trouve que nous sommes dans une situation qq peu similaire à celle des apôtres et des premières communautés chrétiennes. J’imagine que c’est la raison pour laquelle le pape François avait choisi ce thème pour les prochaines JMJ en Corée.

On peut affirmer de manière globale, sans entrer dans une analyse systématique, que beaucoup de nos contemporains sont habités par un sentiment, peut-être diffus, d’inquiétude par rapport à l’avenir, d’insécurité sociétale, l’avenir semblant indéchiffrable. Peu de choses semblent sûres et certaines. Un sentiment d’insécurité lié à la violence, violence urbaine le plus souvent, mais pas seulement, et dont les faits divers, de l’incivilité à l’agression, relativement peu nombreuses si on les rapporte à la population globale.

  • Augmentation de la pauvreté qui ne cesse d’augmenter et les conséquences que cela entraîne en termes d’exclusion et de déstructuration de la vie, en termes aussi de stigmatisation des pauvres…
  • La situation mondiale n’est pas là pour rassurer. L’horizon est plein d’incertitudes, les questions que pose l’islam, la crainte du terrorisme, les flux migratoires, les interrogations dues aux transformations climatiques et écologiques contribuent à déstabiliser et à inquiéter bcp.
  • La grande difficulté pour les jeunes à accéder au marché du travail, bcp ayant le sentiment que la société n’a pas besoin d’eux, ne leur fait pas de place, sauf pour financer la retraite de leurs aînés.
  • Insécurité culturelle et malaises identitaires, pouvant aller jusqu’au rejet de l’autre différent.
  • Crise du système éducatif depuis plusieurs décennies, crise au sein des familles, souvent décomposées, recomposées, ces familles qui doivent être le premier lieu d’éducation, pas le seul mais le premier.
  • Une vie en société ne peut pas être la somme d’existences et d’intérêts juxtaposés. Elle ne relève pas d’une simple gestion.
  • Crise de sens dans notre société française. Depuis une cinquantaine d’années, la question du sens a peu à peu déserté le débat politique, une politique qui s’est faite gestionnaire, davantage pourvoyeuse et protectrice de droits individuels et personnels de plus en plus étendus, que de projets collectifs.
  • Il est instructif de regarder la place qu’une société accorde aux plus faibles, aux plus fragiles en son sein, pour savoir si elle est en bonne santé, ce qui la fait tenir dans ses fondements.
  • Il faudrait également revisiter notre rapport au temps. Il peut y avoir de l’impatience dans un monde de l’immédiateté…
  • Il faudrait évoquer la crise de la parole. Nous savons que c’est la confiance dans la parole donnée qui permet que s’élabore une vie en société. C’est le fait que l’on privilégie des lieux, sous des formes diverses, de parole, d’échanges, de concertation, de médiation, etc.
  • Le débat est ce lieu privilégié où des affirmations diverses, parfois adverses, sont travaillées les unes par les autres.
  • Il n’y a plus, ou de moins en moins, de vision anthropologique commune dans notre société.
  • Pour nous catholiques, nous ne pouvons pas rester indifférents à tout ce qui d’une manière ou d’une autre porte atteinte à l’homme, cf. en particulier toutes les questions autour de la bioéthique, de la fin de vie…

Le thème de cette intervention nous invite à réfléchir à cette espérance fondée sur le mystère pascal, sur la mort et la résurrection de Jésus qui ouvre et fonde cette espérance que le monde est sauvé par Dieu, que le salut est plus originel que le péché, que la grâce est plus forte que le mal…

Plan de mon intervention

  • Des témoignages de catéchumènes

qui ont fait l’expérience du Christ ressuscité qui les a sauvés: expérience personnelle du salut: Cyril, Gabriel, Catherine, Anne-Rose et Mélanie (2-5).

  • Le primat de l’espérance

  • De la liturgie à l’action, les manifestations de l’espérance

  • Fortifiés par l’espérance

  • Vivre l’espérance en temps de crise

  • Oser la confiance

  • La musique du silence

  • Des signes d’espérance aujourd’hui

  • L’espérance comme guérison de notre rapport au temps

  • Conclusion:

  • L’espérance, une vertu nocturne

  • L’espérance, une vertu nuptiale

Des témoignages

Voici quelques témoignages, parmi d’autres, qui sont une belle illustration du thème des prochaines JMJ en Corée!

Kyllian (confirmand de 30 ans) exprime qu’il est sorti petit à petit de cette carapace que la vie lui avait imposée:

« Quittant petit à petit cette carapace que la vie m’avait imposée, je décidais de laisser entrer dans ma vie les paroles de l’Évangile. Je laissais alors la lumière pénétrer dans cet endroit qui me fait tant souffrir et l’espoir faire battre ce cœur à nouveau. »

Catherine (42 ans, catéchumène):

« Nous avons eu notre enfant et ma relation avec son père s’est détériorée. Il est parti en février après que je vienne de vivre deux décès en septembre et en décembre. J’ai vécu ce départ comme un troisième décès. Je me sentais seule, abandonnée, vidée de tout espoir et amour. J’ai mis plusieurs mois avant de me remettre mais je restais une personne éteinte. Pourtant, un jour, le Seigneur m’a appelée. Là où je me sentais seule, Dieu m’a fait comprendre que c’était le moment de suivre le chemin et de me sortir de cette noirceur qui envahissait mon cœur car Il avait toujours été là. Je ne pourrais pas expliquer ma démarche car elle n’était pas réfléchie, juste guidée par mon cœur. »

Dans ces témoignages on peut repérer toujours une sortie, qu’elle soit de l’isolement, de la peur, de l’égarement, du dégoût de vivre, de la dépression.

Dieu est celui qui fait sortir, qui arrache d’une situation périlleuse pour conduire à une situation heureuse. Chacune de ces lettres exprime d’une façon ou d’une autre cette action de grâce.

En fonction de ce dont nous sommes sauvés, le salut portera un nom différent et prendra une forme différente:

  • si c’est du péché, le salut est rédemption;
  • si c’est de l’esclavage, le salut est libération;
  • si c’est du néant, le salut s’appelle création;
  • si c’est le la mort, le salut est résurrection,
  • si c’est du non-sens et de l’absurde, le salut s’appelle révélation.

A travers le témoignage des catéchumènes et des confirmands, mais aussi par ce que nous entendons largement de nos contemporains, il apparaît que l’un des maux les plus cruels qui affectent aujourd’hui notre humanité, c’est le non-sens.

Nombreux sont ceux qui ne savent pas ou plus quel est le sens de leur vie. Beaucoup ont l’impression de ne pas pouvoir dépasser l’absurdité de la comédie humaine. En France, on déplore 9 000 suicides par an, 200 000 TS (même chez les prêtres et les diacres…).

De cela aussi les catéchumènes et confirmands témoignent. Certains se sont trouvés au bord du gouffre, prêts à passer à l’acte, face à l’absurdité de la vie.

Anne-Rose (18 ans, confirmande) exprime cet enfermement mortifère dans l’incompréhension. C’est Dieu qui lui a permis de « se raccrocher à quelque chose » et « d’y voir clair »:

« Alors que ma vie a pris une tournure complexe à cause de ma relation compliquée avec les gens en général, souvent je me sens incomprise et abandonnée, Dieu est le seul capable par un geste, une simple action de me raccrocher à quelque chose. Il m’a souvent simplement sauvé du péché et de la mort. Si je vois clair c’est parce qu’il m’a envoyé sa lumière et si je marche aujourd’hui c’est que j’ai pu m’accrocher à son épaule pour guérir de mes blessures.

Aujourd’hui je vous écris mais je n’ai pas les mots. Je n’ai pas l’habitude de parler à cœur ouvert ni à m’ouvrir aux gens généralement. Je n’ai confiance en personne, je n’aime pas manquer de contrôle sur les situations et ouvrir mon cœur me rend vulnérable. En écrivant cette lettre, je m’ouvre à vous comme je l’ai rarement fait. »

Ou encore Mélanie, catéchumène de 18 ans:

« J’ai été élevée par mes grands-parents, le couple de mes parents s’étant rompu à mes trois mois. Grandir sans l’amour de mes parents a provoqué un traumatisme, la peur de l’abandon. Je faisais des crises d’angoisse, j’avais les tics nerveux et un manque de confiance en moi. Adolescente, je vivais en garde alternée chez mon père et ma mère ou personne n’avait de temps pour moi. Seul mon oncle m’accordait de l’attention et de l’amour. Il est décédé en 2019. Décidément, la mort rôdait autour de moi. Chaque soir, je m’endormais en espérant mourir, mais sans avoir la force de me donner la mort. Un jour, je me suis levée avec une seule idée en tête: mourir. Je comptais enfin partir tranquillement car pour moi, la mort était quelque chose de doux. Mais avant, je souhaitais faire un dernier tour dehors pour admirer une dernière fois le paysage, les bâtiments, je ne les avais jamais autant admirés. J’ai marché jusqu’au centre-ville sans m’en rendre compte. J’étais complètement vide, comme déjà morte à l’intérieur.

En passant devant l’église, n’étant pas du tout du tout croyante, J’entends une voix qui me dit: « Mélanie rentre dans cette église, rentre dans cette église… » J’avais peur d’halluciner. Mais non, la voix ne me lâcha pas. Je décide de faire demi-tour et d’entrer dans l’église. Une fois entrée, je sens un vent froid derrière moi: il y a la croix de Jésus. Je me rapproche et fixe mon regard sur Jésus crucifié. Je me mets alors à pleurer comme jamais. J’essaie de prier comme je peux. Je n’y connais rien, alors je lui ai confié ma vie. Je suis resté une heure comme cela. À ma sortie de l’église, je me suis sentie revivre. J’étais sauvée. A mon retour à la maison, j’ai jeté tous les médicaments à la poubelle et je me suis inscrite à la préparation au baptême. »

Dieu nous fait sortir de l’enfermement de celui qui ne voit plus que le caractère absurde de la vie en se révélant. Dieu nous arrache à l’absurdité de l’existence en nous révélant son Fils, en se révélant comme Père et en nous révélant notre destinée heureuse. Se révélant ainsi, Dieu donne sens à notre vie. L’inattendu de Dieu!

En se révélant comme notre créateur, père tendre et miséricordieux, Dieu donne une origine à notre vie et en même temps une orientation. Notre vie n’est pas anarchique (an – archè: sans commencement, sans principe). Elle a un sens, une destinée parce qu’elle a une origine.

Les catéchumènes et confirmands l’expriment magnifiquement dans leurs lettres. Dieu les a fait sortir des ténèbres en se révélant dans leur vie, en entrant dans leur vie, en faisant sa demeure au milieu de nous. Il les a ouverts à l’espérance.

Primat de l’espérance

Jürgen Moltmann, théologien allemand contemporain, dont j’ai été l’étudiant à l’université de Tübingen, avait fait sensation dans les années 70 avec son livre intitulé « la Théologie de l’espérance ». Il pointait de manière inoubliable combien la foi chrétienne est fondée sur le primat de l’espérance.

Parler du primat de l’espérance, cela implique pour nous croyants, une conversion assez radicale, un retournement de nos manières de penser et surtout de vivre, pour proposer et partager la foi, non pas comme une affaire du passé, mais comme une autre mémoire de l’avenir.

A cause de Dieu, tel qu’il s’est montré comme créateur et recréateur dans l’incarnation et le mystère pascal de son Fils, nous avons maintenant, inscrite dans la mémoire collective de notre humanité,

  • de quoi envisager autrement l’avenir que comme la répétition du mal et de ses fatalités,
  • de quoi envisager l’avenir comme création neuve, sans cesse renouvelée, sans cesse ouverte à de nouveaux possibles réels.

Nous pouvons nous appuyer sur cette autre mémoire pour accueillir et bâtir l’avenir, un avenir d’ailleurs dont commence à nous rendre contemporains la célébration de la liturgie.

La foi est espérance, cela veut dire qu’il nous faut apprendre à discerner en Esprit et en vérité, dans le monde présent, aujourd’hui même, les vraies racines de l’avenir, parce que nous avons confiance en l’accomplissement de la Promesse, et parce qu’avec le Ressuscité elle a commencé de s’accomplir.

Partir ainsi dans la foi de l’avenir ultime, qui commence d’advenir avec le Christ Jésus crucifié et ressuscité, pour envisager la transfiguration possible de l’humain, cela donne une extraordinaire puissance critique pour juger le moment présent, mesurer l’écart qui le sépare de ce qui devrait être, et commencer d’agir ensemble…

De la Liturgie à l’action, les manifestations de l’espérance

C’est l’une des significations de la Résurrection que d’être l’irruption de la fin du temps dans le temps. Non pas la fin chronologique du temps, puisque la Résurrection au lieu d’arrêter le temps ouvre ce temps: l’accomplissement est en même temps ouverture, l’avènement jusqu’à la fin d’une qualité nouvelle ou d’un être nouveau du temps.

A chaque Eucharistie, nous voilà rendus contemporains du Ressuscité (cf. les paroles de l’anamnèse), et c’est avec ses yeux que nous sommes invités à envisager la réalité.

Nourris à la double table de la Parole et du Pain (que signifient l’ambon et l’autel), nous voici rendus responsables des signes partagés dans la célébration, qui disent ce qui doit maintenant prendre toujours plus corps dans nos vies: nous somme pardonnés, nous sommes en communion, nous partageons le pain rompu pour la vie du monde.

A ce sujet, j’aime bien parler du moment du sacrement (la célébration du baptême, de l’eucharistie, du mariage… et le temps du sacrement qui se déploie dans toute une vie: une vie baptismale, une vie eucharistique, une vie matrimoniale…

Le mouvement de la foi, comme espérance et comme amour, est l’inverse du mouvement du moralisme: nous n’allons pas à Dieu en étant forts de nos supposés mérites ou d’une pureté conquise en accomplissement mécanique du devoir ou de la loi…

Nous allons de la grâce qui nous est faite, de la reconnaissance qu’en fait la foi, et de l’espérance qu’elle fonde, à l’exigence, non sans être puissamment vitalisés par la liturgie et les sacrements.

Ce sont les paroles du Seigneur s’adressant à Abraham: « Marche en ma présence et sois parfait » et pas le contraire! La Promesse précède la Loi (cf. le don de la Loi, dans le livre de l’Exode).

C’est parce que nous sommes ainsi aimés de Dieu à la folie, comme ses enfants, tous et toutes, que nous voilà engagés à pratiquer toujours davantage la fraternité et le partage, sans frontières et sans rivages… C’est exactement l’expérience des saints.

Fortifiés par l’espérance

La vie des saints n’est pas le catalogue d’exemples de perfection à reproduire, mais l’extraordinaire invitation à être aussi inventifs et dynamiques qu’ils ont su l’être dans des circonstances à chaque fois inédites.

La grandeur des saints, ce n’est pas d’avoir été saints dès leur conception, mais de l’être devenus, portés par l’espérance. L’image du Créateur en l’homme n’est pas moins qu’une créativité que rien ne doit lasser…

Notre espérance réside en Dieu, qui nous donne de répondre devant lui, et devant ceux qui nous suivront, de la paix, de la justice, et de la sauvegarde de la création.

Nous n’avons pas le droit de tromper nos contemporains sur l’espérance. A nous de montrer qu’elle opère déjà dans le chemin, dans le corps-à-corps que Dieu lui-même, en la personne du Fils, entretient avec nous tous jusqu’à la fin, pour le temps et pour l’éternité.

Il nous donne le Souffle pour parcourir la route, vers l’horizon, où la terre et le ciel se joignent, d’une humanité transfigurée…

Vivre l’espérance en temps de crise

Quand j’évoque l’espérance, j’aime méditer la Première lettre de saint Pierre. Elle est vraiment une lettre d’espérance en temps de crise! De fait, ce grand thème traverse tout cet écrit et y revient explicitement à cinq reprises.

Il faudrait relire ces cinq passages:

  • 1, 3: « Dieu le Père… nous a fait renaître pour une vivante espérance, grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts. »
  • 1, 13: « Mettez toute votre espérance dans la grâce que vous la révélation de Jésus Christ. »
  • 1, 21: « Dieu… a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts et lui a donné la gloire, de telle sorte que votre foi et votre espérance soient dirigées vers Dieu. »
  • 3, 5: ici sont évoquées « les saintes femmes qui espéraient en Dieu, en étant dévouées à leur mari ».
  • 3, 15: cette expression célèbre: « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect… »

Actualité brûlante de cette thématique qui revient dans cette lettre! Cette espérance chrétienne, qui repose sur le Ressuscité, ne se montre pas une attitude privée mais bien publique. Par conséquent, elle est à proposer (non pas à imposer!) d’une manière claire et dans un langage compréhensible. Voilà ce qui va marquer toute vie chrétienne.

Si je reprends la symbolique de la barque qui évoque la barque de l’Eglise. Eh bien:

  • si Paul est assurément à la proue de la barque et parle sans cesse de la foi (et de la Loi),
  • si Jean est au pied du mât, au centre de la barque, et parle surtout d’amour,
  • alors Pierre se tient à la barre, à l’arrière, et il insiste sur la vivante espérance!

Le thème de l’espérance revient à plusieurs reprises dans sa lettre et elle marque la tonalité du message.

Pour être chrétien il faut avoir un minimum de confiance dans la vie. Cette confiance est particulièrement importante dans ces rudes et incertaines périodes que nous traversons!

Oser la confiance

Il faut oser la confiance, oser embarquer, oser aller au large. Ne pas avoir peur de sa liberté.

L’espérance naît de la certitude d’être aimé. Difficile certitude! Je l’ai déjà dit, beaucoup de personnes confondent espérance et espoir. J’y reviendrai dans quelques instants, à la fin de mon intervention.

L’espoir est toujours pressant, avide parfois, et fixé sur un but précis. L’espérance est déjà pleine d’une attente de lumière et, surtout, elle transforme notre vision des choses, sans qu’il faille rêver d’obtenir tout et n’importe quoi, tout de suite.

Kelly, jeune adulte qui a été baptisée à Pâques il y a deux ans, me l’a écrit: « Depuis mon entrée en catéchuménat, Jésus est placé au cœur de ma vie. A présent, je me nourris de sa Parole et je lui confie mes désillusions, mes vulnérabilités mais aussi mes joies et mes espérances. Le Seigneur connaît le chemin qui est bon pour moi et je lui fais confiance. Etre baptisée, devenir chrétienne, c’est partager ce que je suis, ce que j’ai de meilleur ou de moins bon. […] Croire, c’est tout donner et avoir confiance en la vie. »

J’ai également retrouvé l’un des plus beaux mots de Tristan Bernard, arrêté parce que Juif, par les nazis, avec sa femme sous l’Occupation, à Paris. Se tournant vers son épouse, il lui dit: « Jusqu’alors, nous vivions dans la crainte, désormais nous vivrons dans l’espérance. »

Mais pour la sentir palpiter en nous, car elle est en chacun de nous, cette espérance, encore faut-il essayer d’en écouter le murmure, recouvert par le bruit du monde.

Nous vivons des temps où tout semble mangé par l’urgence. Urgence du travail, quand on en a un! (travail dont les conditions sont d’ailleurs en train d’évoluer à vitesse grand V), urgence de la consommation (quand on peut), urgence du loisir, urgence de choix à faire, et l’urgence qui pousse à la vitesse, après que la vitesse a poussé à l’urgence…

Lorsque se pose la question du sens de la vie, c’est encore l’urgence et la vitesse qui proposent souvent des réponses fragmentaires, rapidement assimilables, frelatées… Mais, en ce domaine, ce n’est peut-être pas le chemin le plus court qui est le meilleur, ni celui que proposent les gens pressés!

Des gens pressés: je crois bien qu’il faut comprendre ce mot dans ses deux significations: une certaine « pression » qui motive et met en route et la pression sociale, diffuse, insidieuse, qui nous fait aller vite, nous presse d’être pressés! Parfois, il suffirait d’effectuer un petit saut de côté pour que cette poussée cesse brusquement.

La musique du silence

Un petit saut de côté… Mais où? Dans le silence par exemple. Mais ce n’est pas facile, car il faut du temps! Il ne suffit pas de se taire. Le silence est d’une autre trempe. On doit le creuser pour lui donner une fécondité. Mais pour cela, il faut donner au silence des occasions. Et nous n’en manquons pas finalement.

« Je me suis inscrite pour venir à Taizé, m’écrivait Jennifer, adolescente de 15 ans, je ne sais pas trop pourquoi… Pour qui, oui: ma meilleure amie y allait. Je suis partie pour vivre ces cinq jours comme un temps fort avec elle et sans trop savoir ce qui m’attendait. Je n’ai pas été déçue! cinq jours de joie, de rires, de temps de prière, d’échanges et de rencontres. Ma plus forte expérience a été le silence. Je ne m’en croyais pas capable. Heureusement, nous étions ensemble dans la chapelle pour le vivre et l’entendre. »

Le silence vient lors d’un temps fort, en groupe, comme pour Jennifer, il vient aussi simplement après la lecture de la Bible… Savoir écouter ce souffle qui inspire, qui vient des Ecritures et qui sans cesse nous échappe.

Le silence vient lorsque l’on prend un moment pour relire sa vie. « Dieu est en ce lieu […] et je ne le savais pas. Ce lieu est la maison de Dieu et la porte du ciel » (Gn 28, 10-17).

Finalement, le chrétien est celui qui entend au cœur du silence une musique muette. Ce n’est pas une musique étrangère. C’est lui-même, mais autrement. Et la surprise, la profonde surprise, c’est que cette musique du silence le transforme. Il pensait entrer dans le silence avec une demande et cette demande se transforme en don. Il croyait manquer d’amour et c’est lui qui manque à l’amour.

C’est alors qu’il peut entendre une voix, cette voix de Dieu dont Elie a expérimenté qu’elle ne s’entend ni dans l’ouragan ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans la brise la plus légère (cf. 1 R 19, 8-13).

Ce n’est pourtant pas aussi simple et nombre de chrétiens qui font silence disent ne rien entendre. Dieu se tait, Jésus est silencieux.

Mais combien, qui font l’effort d’entrer en silence, y viennent en gardant un cœur lourd, une obscurité, une volonté secrète de ne pas savoir, de ne pas écouter? Par peur peut-être? Peur d’un bouleversement face à la conformité, face aux tendances lourdes de la vie sociale. Peut-être peur de leur désir et par l’acceptation résignée de ne pas le voir aboutir.

Rien n’est possible si le silence dans lequel nous entrons n’est pas celui de l’accueil et du désir de guérison. Très souvent, dans les Evangiles, le Christ demande: « Que veux-tu que je fasse? Quel est ton désir? » Et si ce désir est la guérison, le Christ l’appelle foi. « Ta foi t’a sauvé » (Mc 10, 52).

Pour nourrir le silence, une médiation peut être nécessaire. Je trouve que cette lettre de Pierre, écrite à l’aube du christianisme, rejoint notre époque dans tous ses écueils et toutes ses possibilités.

Ce texte de l’apôtre Pierre n’est pas un rapport, ni un essai, ni un traité de théologie. C’est une lettre, c’est-à-dire un message d’une personne à d’autres personnes, une relation qui s’établit, un appel qui se fait entendre, une confiance qui se manifeste, un risque qui est pris, celui d’une rencontre, celui d’une affirmation, de propositions.

Elle est comme une lettre que nous venons de recevoir, pour affronter demain dans notre réalité d’aujourd’hui.

Une lettre d’une belle actualité! Beaucoup de chrétiens s’essoufflent, blessés parfois jusqu’à l’amertume, hésitent, sombrent souvent dans le découra-gement devant les attaques lancées contre l’Eglise ou les fautes de ses membres.

Comme en écho à cette épreuve, la lettre de Pierre nous ramène aux communautés de l’apôtre courbées sous les coups portés par leurs contemporains et tentés de démissionner ou d’abandonner.

Elle a sans doute été composée pour des gens de la diaspora loin des centres du christianisme naissant. Elle s’adresse aussi aux chrétiens modernes, qui se sentent souvent exilés, isolés dans leur timide persévérance au milieu d’une société pluriculturelle et « multiconvictionnelle » si je peux m’exprimer ainsi!

Je suis persuadé que les temps que nous avons vécu, ceux que nous vivons et que nous sommes appelés à vivre, sont et seront des temps rudes et difficiles. Mais ils sont et seront aussi des temps privilégiés pour revenir à l’essentiel, pour aborder les questions vitales, pour renforcer nos convictions initiales en retournant aux sources de la foi et de l’espérance.

Des signes d’espérance aujourd’hui

L’espérance chrétienne, fruit de la résurrection du Christ, nous l’avons vu, nous donne confiance et nous donne à voir les belles « choses » de la vie. Elle nous permet de porter un regard confiant sur tous ceux et celles qui nous entourent et qui sont avec nous signes d’espérance pour demain. Elle nous invite à aiguiser notre regard sur les autres, sur la vie, sur les événements… Elle nous invite à épouser le regard du Christ sur les personnes.

Avant de conclure, je voudrais évoquer avec vous un des premiers effets tout à fait remarquables de l’espérance, c’est de guérir notre rapport au temps.

L’espérance comme guérison de notre rapport au temps

Notre époque cherche à panser ses blessures, à guérir de ses médiocrités dérisoires, qui finissent par mener à la guerre et à la mort. Elle cherche aussi à maîtriser les pouvoirs acquis qui peuvent se retourner contre l’homme. Or la « suite du Christ » donne plus qu’un salut qui serait passif; elle donne d’être sauvé en entrant dans l’avénement actif de ce salut, avec cette santé et cette liberté neuves. Cela commence par la guérison de notre rapport au temps.

Le rapport au passé est guéri par le pardon: nous voilà libérés de la fatalité de notre impuissance, et du regard des autres, de tout ce qui nous enfermait en pesant sur la conscience. Il s’agit maintenant de nous envisager, chacun pour soi-même, et les autres aussi quand ils nous ont blessés, avec le regard du Christ.

Tenter de nous aimer comme Dieu nous aime, lui dont le pardon est un regard re-créateur, qui permet de se tourner avec courage vers ce qui est de nouveau possible ensemble.

Le passé est libéré, mais aussi le présent est renouvelé: il devient « présent » au second sens du mot: une grâce.

L’incarnation et la résurrection disent la profondeur d’éternité de chaque instant: Dieu est entré dans le temps et s’est lié à ce que nous devenons. Si nous cherchons l’Eternel dans notre vie, et dans l’histoire de cette planète, ce n’est pas ailleurs qu’il faut le chercher, ni au-dessus ou demain.

C’est maintenant, au coeur de chaque instant, tandis que Dieu se fait proche et vient à nous avec humanité, pour dilater notre présent jusqu’à son éternité. Ce qui n’est possible que dans l’amour, l’espérance nous en donne la certitude.

Dès lors, l’avenir est donné comme définitivement ouvert, malgré l’épreuve, la violence ou le chaos, et la mort elle-même, car le dernier mot est à la Vie avec Dieu.

Cet avenir n’est pas écrit d’avance, il reste à inventer dans les combats quotidiens. Mais l’espérance n’est pas une u-topie (“sans lieu” comme le mot l’indique): elle commence d’avoir lieu avec la résurrection du Crucifié, moment qui est accomplissement et ouverture de la Parole que Dieu a donné, jusqu’en sa chair, sans jamais la reprendre.

D’où la réelle possibilité d’un « style de vie » chrétien, qui tente de combiner prophétie et sagesse: une manière d’être prophétique, qui prend date avec l’avenir. Non pas par des incantations mais en commençant au contraire par donner corps et visibilité au monde à venir, par le travail transformant de la charité, de la solidarité.

Une manière d’être qui manifeste aussi la sagesse, qui n’est pas routine ou compromission, mais un « art de vivre », de bien vivre, ensemble, en développant les dons de chacun et en les convertissant en service de la multitude.

Notre temps cherche des repères et des valeurs. La « suite du Christ » donne infiniment plus: avec le Ressuscité, et son visage humain qui nous ouvre l’Eternel, nous sont donnés, avec Lui, l’horizon et le Souffle.]

En guise de conclusion

Notre époque confond l’espoir et l’espérance.

L’espoir, nous en sommes maîtres. Il continue ce que nous maîtrisons en l’améliorant. Il travaille à ce que la santé aille mieux, que la vie de famille se passe sans trop de drames et que, finalement, notre vie soit heureuse.

L’espoir reste à notre mesure, il maîtrise le futur. Il y a des gens dont, d’ailleurs, le métier est de s’occuper de ce futur. Ils font des courbes, des graphiques, des statistiques… Dans un monde qui se continue, il ne peut pas y avoir de surprise. L’espoir est toujours clair et transparent. Nous savons clairement ce que nous souhaitons, ce que nous attendons pour demain.

Pour un groupe, c’est pareil. Il peut se replier complètement sur l’espoir. Nous ne sommes jamais à l’abri d’un tel risque dans nos communautés. Replier l’identité sur l’espoir empêche l’espérance de naître. Et c’est de l’espérance dont nous avons particulièrement besoin…

Ecoutez bien l’espérance… Je pense à cette phrase étonnante, bouleversante du prophète Jérémie: « Regarde, voici que ton Dieu crée du nouveau. Les fiançailles de Dieu et de son peuple vont venir! » (Jr 31). C’est ce que nous célébrons à l’eucharistie puisque nous parlons d’« alliance nouvelle ».

Qu’avons-nous fait pour que tant de personnes prennent la messe pour une vieille outre? Alors que nous célébrons l’inconnu de Dieu, l’alliance nouvelle que nous n’avons jamais rencontrée totalement…

Même si nous avons communié mille ou dix mille fois, elle est toujours à découvrir, neuve, parce que l’espérance, c’est Dieu qui vient vers nous. Parce que l’espérance, c’est Dieu qui se lève vers nous. Et contrairement au futur que nous essayons de maîtriser, Dieu vient de l’à-venir. Il se dévoile comme le fiancé à sa fiancée, comme l’ami attendu en pleine nuit, comme le soir de Pâques l’inconnu auprès des pèlerins d’Emmaüs.

L’inattendu de Dieu. Au bord des lacs de nos désespoirs…

Nous pouvons avoir tout accompli pour bien mener notre vie familiale, notre vie de célibataire… Si nous avons enfermé Dieu dans ce que nous en savons, il n’y a plus d’espérance.

Etonnant: j’ai beaucoup confessé durant mon ministère, j’ai entendu un certain nombre de péchés contre la foi, davantage contre la charité, beaucoup à propos de la sexualité, pratiquement jamais contre l’espérance! Car pour espérer, il faut avoir les mains vides. Pour espérer, il faut être nu, comme le Christ en croix.

Le Christ n’avait plus aucun espoir humain. Le coup de lance était donné. La seule chose humainement possible, c’était qu’on l’embaume bien et qu’on le mette au tombeau. Même l’embaumement, les femmes n’ont pas eu le temps de le terminer!

Mais son espérance était dans son Père! S’arrachant à son espoir humain… Il nous faut l’entendre ce matin… C’est cette source d’espérance, inscrite dans ses mains où il la porte gravée, enfoncée dans son côté, qu’il donne à ses disciples. Là, il leur donne l’espérance: « Regardez, regardez mon côté. »

L’espérance est une vertu nocturne.

L’espoir se veut transparent. L’espérance est nocturne, car c’est de nuit qu’elle vient, à travers nos déserts et nos doutes, nos découragements, à travers nos plaies, à travers nos incompréhensions, nos cris peut-être.

Un certain nombre d’entre nous vivent peut-être des situations difficiles, traversent des épreuves douloureuses, ne sachant plus à quel saint se vouer! Tous, nous portons des blessures. Nous avons appris plus ou moins bien à nous en accommoder. Nous aimerions bien qu’elles soient soulagées, apaisées.

Nos plaies et nos béances, quand on sait les accepter, ne sont pas dangereuses! C’est la relation que nous avons avec elles qui peut tout pervertir. Lorsqu’on sait les offrir, elles sont les ouvertures par lesquelles Dieu pénètre en nous.

A travers nos blessures affectives, existentielles, à travers nos doutes et nos angoisses, le Christ met devant nos meurtrissures ses propres plaies et devant nos béances, celles de son côté. Je pense qu’il nous faut aller jusque-là, alors que nous sommes si désemparés et démunis à vue humaine.

Dieu entre en nous par nos nuits. Dieu pénètre en nous par nos plaies et par nos failles. Si demain nous angoisse, c’est justement parce que nous confondons espoir et espérance, le futur et l’avenir. Le salut est plus originel et plus fort que le mal, le péché, la défiance…

Mais parce qu’elle est cette vertu nocturne où Dieu nous parle, secret à secret, dans l’intimité, l’espérance est donc une source.

Si Dieu est entré dans ton cœur et t’a dit qu’à ses yeux tu étais important et précieux, que tu comptais, que ta vie était féconde, aujourd’hui, alors à ce moment-là, cette espérance du visiteur de nuit te donnera des ailes et tu crieras sur les toits aux hommes de se réveiller.

L’espérance est une vertu nuptiale.

On épouse la manière dont Dieu nous voit. On épouse la manière dont Dieu nous regarde. On épouse la manière dont Dieu nous aime.

Parce que nous nous laissons aimer par Celui qui vient, nous apprenons à nous aimer vraiment… Nous aimant vraiment, nous pouvons aimer les autres.

Chers amis, l’espérance ne déçoit pas, car elle n’attend pas quelque chose. Elle guette le surgissement de cet homme sur qui fut prononcée la parole fondatrice: « Il est bon que tu vives. » C’est cette même parole qui est adressée à chacun et chacune de nous. Il est bon de l’entendre. Il n’est pas d’amour hors de cette reconnaissance originelle.

Un chemin d’espérance

Je termine. La situation, rendue difficile par les crises successives que nous traversons, oblige à retrouver l’espérance offerte en Christ mort et ressuscité.

L’espérance chrétienne est appelée à impacter concrètement notre vie et celle de nos communautés. Sinon, elle ne serait qu’un rêve, qu’une utopie déconnectée des défis qu’il nous faut relever pour vivre en fidélité à la mission que le Christ nous confie pour le monde.

J’en suis certain et peux l’attester: nos contemporains ne renoncent pas à chercher du sens à ce qu’ils vivent, mais ils le font en inventant leur chemin. Les catéchumènes en témoignent souvent de belle manière dans leurs lettres.

Nous le croyons, Jésus est bien « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Et l’ordre des mots est important: emprunter le chemin qu’est le Christ pour progresser vers la vérité afin d’expérimenter la Vie que Dieu nous offre.